Auteur/autrice : Yann Briand

  • Développer des outils numériques pour stimuler les changements de comportements

    Développer des outils numériques pour stimuler les changements de comportements

    L’accélération des transitions est un mantra que l’on retrouve au cœur des agendas industriels et institutionnels : énergie, environnement, RSE… In fine ce sont de nouveaux usages qui sont attendus pour changer les paradigmes actuels. Les briques élémentaires sont bien souvent disponibles, il faut les mettre en musique et générer de l’adhésion, à grande échelle. Le développement de mécanismes centrés sur l’incitation est une nécessité pour libérer les frictions inhérentes à l’éclosion de nouveaux modèles, économiques et organisationnels.

    Traiter les défis sociétaux à travers les mécanismes classiques de notre économie est un pari de longue haleine : contraintes légales, réglementaires ou fiscales, business, marketing, tissu associatif… Promouvoir de nouvelles trajectoires peut aussi passer par l’émergence de modèles économiques étendus au sein des chaînes de valeur, adossés à des enjeux stratégiques portés par l’ensemble des parties prenantes. La technologie ne saurait constituer le levier unique pour répondre à ces challenges, l’adoption de solutions à impact en est une clef. Ce sont les usages de masse qui dimensionnent les retombées.

    En France la fiscalité liée aux émissions carbone est aujourd’hui principalement portée par la TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques), dont l’assiette se réduit à mesure que la consommation de produit pétroliers diminue. En parallèle on ne constate pas -à date- de résultats notables sur la décarbonation de notre économie. D’une part parce que seuls 20 % du produit de cette taxe sont fléchés vers la « transition énergétique », d’autre part parce qu’une partie des entreprises en sont exonérées.

    Comment distinguer les initiatives qui contribuent réellement aux défis qu’elles adressent de celles qui prétendent le faire ? Le contexte appelle à une plus grande efficacité des démarches, sans pour autant brimer l’innovation et les initiatives à petites échelles. Comment impliquer plus largement les opérateurs de services, consommateurs, fournisseurs et autres parties prenantes des chaînes de valeur pour développer des approches qui combinent pédagogie, efficacité opérationnelle, utilité et soutenabilité financière ?

    Élaborer et orchestrer des trajectoires lisibles

    Ces défis de société impliquent d’élaborer des visions long-terme et de projeter -au moins temporairement- certains critères de rentabilité à un niveau global au lieu de vouloir forcer l’optimisation de sous-systèmes qui sont interdépendants. Cette approche systémique constitue le socle d’une démarche fondamentalement collaborative.

    La RSE est définit comme « la responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu’elles exercent sur la société » par la Commission Européenne. Ces évolutions structurelles créent des interfaces entre les entreprises et la société, et placent de fait les dirigeants dans des positions qui les amènent à étendre le champ de leurs responsabilités. Les tendances concourant à la normalisation des indicateurs extra-financiers et l’obligation de reporting vont de fait exposer les pratiques en vigueur au sein des entreprises. Ce cadre porte un fort potentiel d’innovation qui peut permettre d’impulser des initiatives qui permettraient d’agréger des consortiums d’acteurs économiques autour de ces objectifs.

    Pour fixer des objectifs, il convient de s’entendre sur une origine. C’est sur la base de situations de référence calibrées que des évolutions pourront être mesurées, et les trajectoires évaluées. La fusion de données issues de services numériques avec des données statistiques et des données ouvertes doit contribuer à analyser et quantifier les niveaux d’adoption et leur progrès. De même les impacts générés doivent être caractérisés et mesurables à tous les niveaux de la chaîne de valeur : réduction de l’empreinte environnementale, amélioration de la résilience ou de la circularité. Ces notions parfois prosaïques seront converties en indicateurs intelligibles pour chaque contributeur. Pondérer la part de l’individuel et l’action globale du collectif permet de maintenir le sens de la démarche, en impliquant l’ensemble des échelons avec un niveau de responsabilité adapté.

    Promouvoir des modèles coopératifs plutôt que coercitifs

    La transformation numérique des entreprises et des territoires passera aussi par l’émergences de nouvelles méthodes de coopération à fort impact sur leur secteur. Au sein de chaîne de valeur établies ou naissantes, des alliances novatrices peuvent conduire à réviser des modèles figés.

    Passer des changements de comportement à l’échelle implique d’enrôler largement opérateurs, fournisseurs et usagers. Les communautés constituent des viviers d’initiatives, quand cela est pertinent elles doivent pouvoir être soutenues dans leurs besoins d’opérationnalité. Amplifier des phénomènes émergents pour tester et valider leur contribution aux objectifs globaux et identifier les facteurs de réplication doit permettre de tenir compte des spécificités contextuelles. Les réflexions systémiques autour des défis sociétaux doivent pouvoir être déclinées à des échelles réduites.

    L’essor du véhicule électrique constitue un enjeu de décarbonation important et le passage à grande échelle polarise des questionnements autour de la production énergétique en omettant parfois la concrète mise en application. Ainsi en zones urbaines et périurbaines l’électrification ne peut être dissocié d’une nécessaire réduction du nombre de véhicules en circulation, ce point pouvant être satisfait par des services de covoiturage. En complément le coût de possession de ces véhicules et les contraintes liées à la recharge plaident pour la concrétisation de modalités de partage de la ressource, autant infrastructurelle (l’espace publique de circulation et de parking, les points de recharge) que matériel (les véhicules). Les tensions prévisibles sur les usages et la gestion de l’espace publique appellent à la conception d’outils qui permettront de combiner au mieux le développement de nouvelles pratiques avec des politiques de mobilité et des services rentables.

    La création d’outils dédiés à la stimulation de comportements représente un champ à développer, à la convergence du nudging, du marketing et de la conduite du changement. Articulés autour de la notion de preuve d’usage, ils doivent permettre de faire circuler des informations certifiées au sein d’une communauté. Ces outils doivent lever des verrous autour de la gestion de l’identité, et ce afin de pouvoir mettre en œuvre des mesures ciblées aux effets intensifiés. Au cœur de ces dispositifs, la possibilité de paramétrer et piloter des campagnes d’incitation focalisées, quantifiées et ajustables dans la durée. La modulation des mesures en intensité et périmètre fondera l’agilité nécessaire pour catalyser de nouveaux modèles économiques.

     

    Références :

    Ademe : Découvrez l’impact sur le climat des objets et gestes de votre quotidien

    https://impactco2.fr/

     

    TDIE – Engagements climatiques et mobilités : à la recherche du bien commun

    https://tdie.eu/storage/2023/01/Note_CS_TDIE_climat-mob_bien_commun_16_01_2023_V_num.pdf

     

    La responsabilité sociétale des entreprises – Ministère de la Transition Ecologique

    https://www.ecologie.gouv.fr/responsabilite-societale-des-entreprises

     

    « Le reporting extra-financier va devenir une science de la donnée et une industrie de la vérification »

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/05/le-reporting-extra-financier-va-devenir-une-science-de-la-donnee-et-une-industrie-de-la-verification_6153031_3232.html

     

  • Transition numérique des mobilités et de la logistique : quel rôle pour les territoires ?

    Transition numérique des mobilités et de la logistique : quel rôle pour les territoires ?

    Le chantier de la transformation numérique des transports pourrait sembler clôt, il n’a atteint qu’une phase intermédiaire. Cette étape aura vu émerger un ensemble de mutations technologiques qui ont concrètement marqué le secteur. Les autorités organisatrices de la mobilité doivent maintenant s’appuyer sur de nouveaux outils, notamment d’aide à la décision, leur permettant de créer les conditions d’une mutation efficace des pratiques.

     

    Un premier chapitre de digitalisation structurelle

    Durant les quinze dernières années, les territoires auront assimilé une série de mutations liées à l’essor des technologies numériques au sein des secteurs mobilité et logistique : calculs d’itinéraires multimodaux, émergence d’opérateurs tiers, création d’offres en libre-service, intégration des services dans les smartphones, crowdsourcing, billettique interopérable, essor du e-commerce et des livraisons à domicile.

    Localement, nombre d’évolutions sont subies, telles que la réduction de la demande (et des recettes) suite aux épisodes sanitaires et au développement du télétravail, ou la plateformisation des services. La multiplicité des offres et des opérateurs privés a contribué à sensibiliser les usagers et accroître leur niveau d’exigence sur l’information, la tarification et globalement la notion de qualité de service.

    Les collectivités ont historiquement mis en œuvre un ensemble de stratégies d’aménagement du territoire qui tendent à complexifier les schémas de mobilité. Ainsi l’étalement urbain contribue à diffuser la demande, alors que les articulations entre modes individuels et collectifs ont souvent été négligées, et que les modèles contractuels en vigueur sont difficilement synchronisables avec les évolutions du marché. De même la résilience des infrastructures ne peut être négligée face à la dynamique des services numériques.

    Le contexte est néanmoins encourageant et stimulant pour relever de nouveaux défis. Les agendas politiques devraient s’aligner avec la montée d’une conscience collective appelant à des pratiques plus éco-responsables. L’évolution du mix énergétique pour les mobilités se concrétise pendant que l’écosystème s’étend autour d’acteurs et de propositions de valeur alternatives. Articulé autour de briques technologiques numériques, l’ensemble de ces contributions doit pouvoir être coordonné et projeté pour transformer le secteur et notamment les usages.

    Une nouvelle transformation numérique opérationnelle

    Les mobilités et la logistique sont les composantes d’une économie de marché. Elles sont qualifiées en termes de niveau de service, de coût, mais aussi au regard de leur taux de pénétration et de leur contribution environnementale.

    Les challenges auxquels font face les territoires sur ce champ croisent plusieurs objectifs et moyens. La décarbonation est le défi sociétal transverse qui servira d’étalon pour définir les objectifs et mesurer les progressions. Cette notion doit être quantifiée, pondérée et d’une certaine façon instrumentée pour supporter l’analyse des trajectoires. Les capacités d’observation des systèmes de mobilité doivent être étendus pour approfondir leur étude, consolider une vision réellement multimodale des pratiques et intégrer la logistique.

    L’optimisation est une démarche de rationalisation qui contribue à la sobriété. Pour engager plutôt que contraindre -par exemple dans la réduction de la part modale des véhicules individuels- il faut pouvoir identifier des potentialités, et les exploiter. Massifier les flux de personnes et de biens est un enjeu considérable, notamment à infrastructure constante. Les alternatives aux pratiques actuelles doivent être crédibles, aussi bien fonctionnellement qu’économiquement.

    Enfin, la digitalisation représente un ensemble de moyens permettant d’augmenter les capacités, mais aussi d’engager plus largement autour d’une même démarche les opérateurs, fournisseurs, usagers et  clients. Ce potentiel d’agrégation est combiné à une capacité de ciblage. Différencier les pratiques et  les usagers doit permettre de mettre en œuvre des stratégies mieux adaptées aux effets de leviers plus importants. De plus, certaines perspectives méritent d’être remises en lumière, ainsi le déploiement commercial des véhicules individuels connectés ouvre un champ de valorisation très prometteur.

    Après une phase de foisonnement d’usages, de technologies, et la consolidation d’un secteur, le second temps de la digitalisation devra être celui de la stratégie. Les collectivités et l’État devront engager opérateurs, fournisseurs de services et citoyens autour de démarches claires, objectivées et mesurables. Ce temps d’action permettra d’aligner enjeux collectifs et perspectives individuelles. En ce sens le MaaS (Mobility as a Service) vise à optimiser l’interconnexion des services et constitue une brique de la démarche. Pour tirer parti de ce potentiel technique il faut l’adosser à des capacités d’analyse et d’aide à la décision qui incarnent l’étendue des systèmes de mobilité et de logistiques actuels.

    Des outils d’aide à la décision et des verrous technologiques

    La digitalisation des mobilités a imposé un contexte plus protéiforme, plus intriqué et plus complexe, au sein duquel les collectivités doivent ajuster leurs modalités d’intervention. Embrasser cette complexité sans la minorer et éclairer chaque étape des processus de pilotage contribueront à valider la cohérence et l’acceptabilité des futures orientations politiques.

    Ces objectifs représentent une série de missions territoriales dont la mise en œuvre courante doit être dépassée pour répondre aux enjeux de décarbonation, d’optimisation de l’existant et de maîtrise des coûts. Il existe cependant une corrélation entre ces actions et un ensemble de verrous scientifiques et techniques, qui font l’objet de travaux au sein de l’IRT SystemX :

    • Étendre la connaissance des pratiques de logistique et de mobilité passera par l’intégration de données d’exploitation et/ou de véhicules connectés. Ces contenus sensibles -au titre de l’activité économique ou du RGPD- ne pourront être hébergés et anonymisés que dans des environnements de confiance qui permettront aux producteurs privés de dégager une valeur ajoutée suite à leur contribution.
    • Explorer des scénarios aux variables multiples, évaluer différents paramètres pour comprendre le champ des possibles et identifier les trajectoires souhaitables requiert des outils de modélisation avancés. Ces outils sont parfois opérationnels pour la recherche, ils devront être démocratisés pour supporter des usages industriels.
    • La planification des infrastructures et des services de mobilité doit être abordée à des échelles qui dépassent souvent celle de l’autorité organisatrice de la mobilité (AOM) en charge. Décarbonées, les mobilités requièrent aussi une orchestration avec les réseaux d’alimentation en énergies. Les plateformes de simulation devront être augmentées pour supporter les approches multi-échelles.
    • L’évolution des pratiques à grande échelle passera par la conduite du changement en complément de dispositifs réglementaires ou coercitifs. Le ciblage des usages et la mise en œuvre de stratégies d’incitation susceptibles de générer des effets de levier importants permettront aux collectivités d’animer l’écosystème de la mobilité dans sa transition.
    • La multiplicité des phénomènes aux évolutions rapides impose de réformer les protocoles d’évaluation. L’obsolescence des pratiques et des données est accélérée, de même que certains épiphénomènes présentent des impacts marqués. L’approche dite de « jumeau numérique » simule les composants des systèmes mobilité et logistique, en ayant notamment pour objet de retranscrire leurs dynamiques.
    Piloter les mobilités et la logistique digitalisées : corrélation entre les besoins territoriaux et des verrous technologiques structurants

    Dans un contexte multi-partenarial étendu et face au défi d’une décarbonation qui sera aussi décentralisée, le rôle de stratège et d’animateur des territoires est renforcé. L’essor des solutions numériques ouvre un spectre de possibilités et multiplie les scénarios. Face à cette complexité le développement d’une vision quantifiée, pilotable et ajustable requiert pour l’écosystème de la mobilité et de la logistique de nouveaux outils numériques. L’ampleur des enjeux impose un cadre d’innovation collaboratif au sein duquel les collectivités ont un rôle important à jouer.