Étiquette : Cyber-attaque

  • Le piratage informatique en France : un cyberimpôt

    Le piratage informatique en France : un cyberimpôt

    Face au « cyberimpôt » que représentent les fraudes et attaques numériques, chiffrables en centaines de millions d’euros annuels pour l’économie, il devient urgent de repenser à moindre coût la sécurité intrinsèque de nos communications, plutôt que de se contenter d’apposer chez l’utilisateur final des couches de sécurité onéreuses sur un substrat insécurisé.

    Une étude de terrain menée depuis 2016 par l’IRT SystemX sur la quantification du risque informatique sur l’ensemble du territoire français, avec une soixantaine de petites entreprises et d’associations loi 1901 victimes d’attaques, révèle que le seuil symbolique de 1 % de probabilité d’être victime d’une attaque par chiffrement de données, par an, est largement franchi.
    Aujourd’hui, réunir quelques dizaines de petits patrons, par exemple de TPE, est la quasi-certitude statistique de trouver parmi cet auditoire une victime sur l’année.

    Des centaines de millions d’euros de préjudice

    Deux types d’attaques ressortent du paysage : d’une part les cryptovirus (chiffrer vos données, puis vous réclamer une rançon), d’autre part la fraude « au président » (ainsi que les faux ordres de virements) trop hâtivement circonscrite à ne relever que de l’ingénierie sociale.
    Chacun des deux engendre un préjudice annuel chiffrable en centaines de millions d’euros au moins. L’espionnage par voie numérique s’ajouterait à ce duo, mais sa faible détectabilité le maintient dans l’ombre, hormis lorsqu’il décide de se rendre visible, par exemple avec les captations de mots de passe permettant les prises de contrôle de votre messagerie.
    Le volume, souvent sous-évalué, des attaques par cryptovirus est atténué par leur faible coût financier unitaire, typiquement de quelques milliers d’euros pour une petite PME, loin en cela des sommes, parfois surévaluées, lues dans les gros titres de presse.
    Le fait que la médiane et le mode soient quant à eux encore bien au-dessous de ce montant moyen dessine une pyramide des préjudices faite d’une base très large, constituée d’une majorité de victimes pour lesquelles le dégât restera modeste, souvent grâce à la présence de sauvegardes régulières.
    Mais la pointe, avec son étroitesse, montera très haut dans sa traduction pécuniaire, jusqu’à devenir létale pour des entreprises aux trésoreries souvent tendues.

    Des ponctions unitairement tolérables, collectivement considérables

    Pareille pyramide explique mieux la médiatisation de quelques cas graves, voire mortels, qui forment la partie visible de l’iceberg, mais masquent la banalisation insidieuse des attaques à bas coût : logique d’acceptabilité intellectuelle d’ailleurs entretenue par les pirates, dont les rançons demandées ont un montant usuel de l’ordre de 2 000 à 3 000 euros, c’est-à-dire tolérable dans l’arbitrage qu’un entrepreneur sera tenté d’effectuer entre endosser les conséquences des pertes de données ou s’en « libérer » par rançon (libération illusoire, puisque les observations montrent la récurrence future des répliques d’attaques pour qui aura déjà été victime).
    Qui a payé… paiera, ou tout au moins y sera exposé sans limite de durée. Quoique ces répliques soient automatisées pour la plupart, tel cas récent chez un artisan a montré que les pirates s’étaient ménagé un accès via le dispositif informatique domestique de ce gérant pour revenir chiffrer à nouveau les données sur son système d’information professionnel dans les semaines suivantes.
    Le coût général de ces cryptovirus commence à être cerné, malgré une omerta qui a longtemps régné çà et là : de manière cocasse et paradoxale, il ressort de nos études sur le terrain une règle empirique que plus une entreprise possède un service communication structuré, plus elle sera réticente à communiquer sur les attaques subies.

    1 à 2 milliards de dégâts pour les cryptovirus
    Les cryptovirus causent chez les seules entreprises de moins de 50 employés un montant de préjudice estimable à plus de 700 millions d’euros par an. Élargie à l’ensemble des entreprises, établissements publics et associations de loi 1901 françaises de toutes tailles, cette estimation aboutit à un coût de l’ordre de 2 milliards par an, en gardant à l’esprit qu’il s’agit de l’option basse des fourchettes dégagées.

    Le préjudice national est difficile à cerner

    Rapporté à notre PIB national, de l’ordre de 2 100 milliards, un tel montant semblerait équivalent à 1 pour mille. Mais cette comparaison est pourtant impropre.

    Message de demande de rançon par cryptovirus
    Message de demande de rançon par cryptovirus (capture d’écran).

    En effet, d’une part le chiffre d’affaires qu’aura perdu telle entreprise mise à l’arrêt du fait du piratage se traduira parfois en commandes pour son concurrent (et pour son fournisseur, on se souvient d’un pirate allemand lié familialement à un petit prestataire informatique, qui espérait ainsi générer des clients demandeurs de secours), mais donc pas par une perte pour le PIB : les préjudices individuels ne s’additionnent pas pour constituer le préjudice collectif.
    D’autre part, ces recensements de jours de travail ou de commandes perdus, et des frais tels que de remise en route, mesurent mal les manques à gagner futurs, ceux qui résultent d’investissements annulés par l’entreprise. De même, ils ne donneront qu’une perception comptable tronquée des dégâts indirects à long terme causés par la mort d’une entreprise.
    Il serait plus juste de raisonner en termes de nuisance au fonctionnement économique, qui oriente trop d’investissements vers une sécurité, d’ailleurs imparfaite, plutôt que vers de l’équipement productif ; qui mobilise des temps/homme croissants au détriment d’autres tâches plus utiles, enfin qui accapare l’esprit des décideurs confrontés à ces risques.

    Un cyberimpôt

    Voyons en tout cela un impôt, qualifiable de cyberimpôt, qui handicape l’économie, nuit aux relations interentreprises et dérentabilise en partie la numérisation de ces sociétés. Ce cyberimpôt rogne le constituant immatériel qu’est la confiance, qui permet d’ouvrir un courrier électronique sans hésitation, et avec elle la fluidité de l’activité.
    Cet impôt s’alourdit au fil des années, en proportion de l’augmentation des attaques, et affecte l’emploi ainsi que la dynamique des producteurs de richesses.
    Si la tendance à l’aggravation se maintient, l’adage voulant que « l’impôt tue l’impôt » – hérité de Jules Dupuit (X1822) – se transformerait en « le cyberimpôt tue l’économie » ; d’ailleurs, les niveaux d’ores et déjà observés attestent d’un seuil intermédiaire, résumable en blessure pour l’économie, devenant mortelle pour quelques-uns.

    Fuites aux capitaux

    Une autre matérialisation de cette ponction apparaît sous forme de sortie des capitaux : les rançons versées par les entreprises, quoique difficiles à estimer concernant les très grandes entreprises, qui répugnent à communiquer sur ces sujets sensibles pour leur image de marque, constituent pour l’essentiel des sorties de cet argent hors du territoire français.
    Ce racket est un tribut versé par la France. Sur ce point cependant, les torts élevés subis par l’ensemble des victimes des cryptovirus se prolongent par des sorties de capitaux quant à elles faibles. Le dégât direct général se révèle environ 35 fois supérieur à ce qu’encaissera le pirate, c’est-à-dire son « chiffre d’affaires » : ce type d’attaque casse beaucoup, saccage le patrimoine d’une société, mais récupère assez peu de butin.
    Ainsi, la monnaie « exfiltrée » de France par ce type d’attaque se compte en dizaines de millions d’euros, avec un plancher vraisemblable de l’ordre de 20 millions pour les entreprises de moins de 50 personnes.
    Ajoutées aux « fraudes aux sentiments », très actives sur les réseaux sociaux et visant en particulier les personnes en situation de solitude, et à l’ensemble des autres types d’attaques, le flux sortant d’argent se mesure au total en centaines de millions d’euros par an, soit pour comparaison plus de 1 % du déficit de notre balance courante (de 24 milliards en 2016).

    Les fraudes « au Président »

    En comparaison, les « fraudes au président » s’avèrent source de sortie de capitaux plus importantes, estimables à plus de 100 millions d’euros par an. Le ministère de l’Intérieur évoque environ 80 millions d’euros captés par an sur les dernières années, montants massivement transférés hors de France, mais reconnaît qu’il ne couvre pas tout le périmètre réel.
    Par leurs razzias ciblées sur les comptes bancaires des entreprises ainsi ponctionnés, de tels voleurs « propres » ne les tuent pourtant pas moins, comme en atteste une entreprise de 60 employés liquidée après avoir retrouvé ses avoirs bancaires vidés fin août – autre période prisée des pirates – en 2015.

    Vers une asphyxie de l’économie ?

    Ces niveaux de préjudice, individuels comme collectifs, auxquels s’ajoute un pretium doloris lui aussi sous-estimé, alors qu’il s’agit de crises anxiogènes et déstabilisatrices, ne constituent plus un épiphénomène mais un fait central dont la présence passe de la simple gêne au handicap ou à la douleur.
    Toute future aggravation forte, comme la pente actuelle semble l’y conduire, conduirait à terme à une asphyxie lente du tissu économique. Certainement serait-il bon, à l’instar de ce que préconise Louis Pouzin (50), en première étape de repenser à moindre coût le fonctionnement en soi de nos réseaux de télécommunication, plutôt que de se contenter d’apposer chez l’utilisateur final des couches de sécurité onéreuses sur un substrat insécurisé.
    Faute de quoi, sinon, à terme le cyberimpôt tuera cette fois le cyber.

    Cet article a été publié dans le magazine « La Jaune et la Rouge » en avril 2018.

  • Sécurité numérique de la mobilité partagée, connectée et autonome : pour une nouvelle approche de la R&D

    Sécurité numérique de la mobilité partagée, connectée et autonome : pour une nouvelle approche de la R&D

    La mobilité partagée, connectée et bientôt autonome se construit autour de la coopération de systèmes d’information disparates opérés par des acteurs multiples grâce à l’hyperconnectivité de ses composantes (du smartphone aux moyens de transport eux-mêmes). La protection de ces systèmes d’information, des données qu’ils véhiculent et des services qu’ils offrent nécessite des arbitrages complexes entre la facilité d’usage, le coût et les gains attendus pour la sécurité, la sûreté de fonctionnement, le respect d’un droit numérique en évolution permanente et la compréhension et l’anticipation du marché et de ses acteurs. Trois axes complémentaires sont à privilégier dans une approche globale et interdisciplinaire — sciences mathématiques et informatiques, sciences économiques, sociales et du comportement — de la cyber sécurité : la protection des acteurs (industriels et utilisateurs finaux), la sécurisation des produits et services et le respect de la vie privée de l’usager.

    Une étude de terrain, menée par l’IRT SystemX auprès de TPE/PME victimes de cyber attaques (principalement rançongiciels et « fraudes au président ») a montré un taux d’attaques réussies ainsi qu’un préjudice humain largement sous-estimés. Des grandes entreprises ont vu également certaines de leurs usines ou filiales paralysées par des logiciels malveillants récents et évolutifs pour lesquels les contre-mesures s’avèrent difficiles en environnement contraint. Chaque entreprise devra à l’avenir former ses responsables et ses prestataires au cyber risque, mieux urbaniser ses systèmes d’information pour les rendre plus résistants, faire appel à des services de confiance et s’entraîner régulièrement à la gestion d’une crise cyber.

    La correction de la fragilité des systèmes industriels et des services est un sujet de recherche en soi. Les nouveaux produits et services de la mobilité en sont un exemple frappant et ceux-ci devront être sécurisés au plus tôt de leur conception. Les objets dits connectés, directement accessibles aux pirates, devront embarquer de nouvelles briques logicielles et matérielles immunes à des attaques dont l’outillage se partagera assurément. Et leur résilience nécessite de nouvelles approches. Des techniques de protection feront appel à des avancées dans la prévention (veille sur les menaces, analyses massives, simulations sur plateformes dédiées) et à des techniques de prédiction de défaillances par détection de signaux faibles (intelligence artificielle appliquée à la cybersécurité, filtrage et correction en temps réel, systèmes experts pour assister les opérateurs humains). Seule une mutualisation de la supervision et du traitement des incidents sera à même de gérer les nouveaux modes opératoires des attaquants bientôt, eux-mêmes, robotisés par les avancées de l’intelligence artificielle.

    La liberté de circulation est garantie par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La protection des données à caractère personnel et le respect de la vie privée sont aussi des droits fondamentaux majeurs dont le nouveau règlement européen sur la protection des données personnelles appuiera les principes centraux de consentement éclairé pour l’usager et de notification aux autorités de contrôle des failles pour les acteurs. Ce règlement, qui entrera en application le 25 mai 2018, introduit le concept du « privacy by design » qui appelle à des travaux de recherche novateurs. Il a été démontré que seules quatre informations spatio-temporelles de géolocalisation permettent d’identifier un individu avec une probabilité supérieure à 95% sur un territoire d’environ 80 000 personnes[1]. De nouvelles voies dont certaines relèvent encore de la recherche fondamentale sont donc à explorer : anonymisation, pseudonymisation, randomisation et protection de données personnelles différentielles. Elles feront appel à des briques technologiques encore peu usitées comme le chiffrement homomorphe, la signature de groupe, la preuve à divulgation nulle de connaissance, la communication anonyme, la recherche chiffrée dans les bases de connaissance. L’IRT SystemX, avec l’aide de ses partenaires, s’engage dans la voie de ces recherches de tout premier plan.

    [1] Yves-Alexandre de Montjoye, César A. Hidalgo, Michel Verleysen & Vincent D. Blondel (2013) Unique in the Crowd: The privacy bounds of human mobility, Nature Scientific Reports 3, 1376

    Cet article est extrait de livre blanc « RÉINVENTER LA MOBILITÉ URBAINE ET PÉRIURBAINE À L’HORIZON 2030 : 24 propositions pour l’Île-de-France dans le cadre de Paris 2024 ».